Je suis le myste et l 'Hiérophante du royaume d'Éleusis du roi Kikeos,
Je suis la jeune pousse du dattier de Salmân Pâk,
Je suis ce qui n'a pas lieu d'être,
Je suis tout et rien,
je suis et toi qui es tu?
Le néant et l' absolu,
Souffle soufiste,
L' isthme mystique,
Regarde la lune nous regarde garde à toi, toi garde moi "
Poème à quatre main. Odeinath et Ange Dulcic.
La déesse Déméter me visita pendant une après midi d’été sur l’île de Pharos (Hvar /Croatie).
Frénétiquement je me mis à entreprendre le portrait de cette déesse sans savoir pourquoi,
mon entourage fût interpellé par mon comportement incongru...
Le temps passa, et le dessin, comme Déméter fût complètement oublié.
Quand la nuit d’hiver glissa un voile sur nos âmes et que la lune fût à son firmament,
Déméter réapparut, m’initia, rêve après rêve, au Mystère d’Éleusis.
Elle me poussa frénétiquement à créer une myriade de sérigraphies médiumniques lors d'une nuit argentée,
où l'on devient malgré soi le réceptacle d’une onction divine ou inconsciente , le médiateur du media.
Ces sérigraphies agrémentent un corpus de textes de l'Antiquité jusqu'à nos jours sur les Mystères d’Éleusis .
Dulcic Odeïnath Février 2012
Le mythe de Déméter...
Les mystères d'Eleusis reproduisent l'histoire de la déesse Déméter elle-même : celle-ci, raconte le mythe est à la recherche de sa fille Koré, enlevée par Hadès. Elle chemine ainsi jusqu'à Eleusis, où elle est reçue par Céléos et Métanire. Elle y met fin à son jeûne en buvant le kykéon (boisson dont elle indique elle-même la composition), et se charge en secret d'immortaliser leur fils Démophon en le plongeant dans le feu. Surprise par Métanire, elle s'interrompt, et révèle à ses hôtes sa divinité. Elle retrouve ensuite Koré, à Eleusis même : désormais, Koré passera la moitié de chaque année hors des Enfers (c'est le retour du printemps) ; quant à Démophon (confondu avec Triptolème), il voyagera pour dispenser l'initiation qu'il a reçue.
Les Thesmophories sont des fêtes en l'honneur de Déméter, réservées aux femmes. Tout en admettant les femmes, mais aussi les enfants, les étrangers, et les esclaves, les mystères d'Eleusis constituent le pendant masculin des Thesmophories.
L'entrée du Royaume d'Hadès / Dulcic Odeinath 2011 (c)
Ces mystères figurent principalement le mystère du passage de la vie à la mort, et inversement.
Les mystères d'Eleusis sont traditionnellement interprétés comme une figure du changement des saisons. Le mythe de Koré traduit en effet le rythme des saisons, l'attente du printemps, et le désir de la nature féconde. Mais les mystères d'Eleusis présentent des points communs avec des rites sacrificiels (Déméter est apparentée à la Grande Mère en Asie mineure, et son culte y trouve une de ses sources) ; dans le rituel, le blé se substitue à la victime sacrificielle. La présence du blé fait également songer aux rites de mariage (cf. confarreatio des Romains). Les mystères d'Eleusis ont donc une signification avant tout humaine, car l'on y trouve une figuration du mariage, de la mort, de la colère, et de la réconciliation [W. Burkert, op. cit., p. 324-325].
La vie et la mort se conjuguent étroitement (comme dans les rites liés au mariage), ce que les vers de la tragédie rendent à leur manière [cf. Sophocle, Antigone, v. 816 : "L'Achéron seul m'est promis pour époux", dit Antigone ; autres références dans W. Burkert, op. cit., p. 354, note 65].
Héraclès (également connu pour ses descentes aux enfers) est étroitement lié, lui, aux "petits mystères" (cf. ci-dessous), qui, disait-on, avaient été créés pour lui. Il est l'"archétype du myste éleusinien" (W. Burkert). Mais le fondateur des grands mystères est Eumolpe (ancêtre des Eumolpides), dont le souvenir est lié à celui des poètes thraces, prêtres d'Apollon, qui furent sans doute à l'origine des mystères d'Eleusis.
Les mystères d'Eleusis sont-ils secrets ?
En principe, leur déroulement est secret. Mais, en dehors du cœur même de l'initation (probablement, l'épiphanie de la divinité, aux yeux des mystes), beaucoup d'éléments sont connus grâce à la littérature et à l'archéologie (cf. iconographie présentée dans l'article Eleusinia du dictionnaire Daremberg & Saglio).
L'initiation /Dulcic Odeinath 2012 (c)
Fonctionnement des mystères d'Eleusis
Deux familles athéniennes sont chargées de l'accomplissement des mystères : celle des Eumolpides (qui fournissent les hiérophantes, "montreurs d'objets sacrés"), et celle des Kéryces (qui fournissent les dadouques, "porteurs de torche"). A l'hiérophante et au dadouque s'ajoutent un prêtre de l'autel (issu des Kéryces), et une prêtresse de Déméter.
Les candidats à l'initiation sont des "mystes" (premier degré d'initiation) ou des "époptes" (degré utime, ne peut être atteint qu'un an plus tard) ; mais mystes et époptes ne sont pas séparés au cours de la célébration des grands mystères. Les mystes sont accompagnés de leurs parrains, les "mystagogues".
Il existait des "Petits mystères", qui avaient lieu au mois de Boedromion (en février-mars, pour le retour de Koré et la naissance du printemps) à Agra (près d'Athènes) ; cette initiation "rapide" était sans doute assez sommaire. Les "Grands mystères" se déroulaient, eux, à Eleusis même, en septembre (pour la fin du printemps, et la descente de Koré aux enfers). [Lire Plutarque, Vie de Démétrios, p. 403, sur le bouleversement du calendrier pour Démétrios pressé de devenir épopte...]
La procession des mystes et des époptes (entre Athènes et Eleusis) dure neuf jours, et imite la marche de Déméter en colère, à la recherche de sa fille. Cette procession comprenait une dérision des néophytes par les initiés des années précédentes. Comme Déméter, les mystes marchent à la lumière des flambeaux, portent des rameaux ([W. Burkert, op. cit., p. 336], et portent une statue de Dionysos, en criant "Iacchos, Iacchos" : celui-ci est sans doute destiné à épouser Koré (c'est au VIe siècle que Dionysos aurait été introduit dans les Eleusinies).
Après ces neuf jours de procession, le myste doit boire le kykéon (voir ci-dessus), et sacrifier un porcelet [signification : lire W. Burkert, Homo Necans, éd. 2005, p. 323].
Autre préalable par lequel le myste doit passer : la thrônosis [parodiée dans les Nuées d'Aristophane, v. 264-268]. Le myste s'asseoit sur un tabouret, et fait une première fois l'expérience de la présence de la déesse, qui retrouve sa fille [W. Burkert, op. cit., p. 329-330].
La procession aboutit au Télestérion, le lieu de l'initiation. Un nouveau télestérion est inauguré juste après la Guerre du Péloponnèse [lire la description de ce lieu dans W. Burkert, op. cit., p. 316]. Dans l'obscurité, les initiés se livrent à des rituels secrets dont nous ne savons pas grand chose, mais qui devaient comprendre le sacrifice symbolique d'un enfant qui représente le peuple [cf. Démophon plongé dans le feu par Déméter, dans l'hymne homérique à Déméter], et (en vue de l'époptie) le sacrifice d'un bélier [Burkert, op. cit., p. 337-339 : le bélier figure dans les mariages sacrés, mais est aussi associé à l'accès au monde des morts]. L'allusion à l'hiérogamie se retrouve dans le discours d'Andocide, Sur les Mystères, § 124. Puis ils voient apparaître, dans une illumination provoquée par l'hiérophante, la déesse elle-même [W. Burkert, op. cit., p. 335]. Ainsi, l'initié, en voyant apparaître Déméter, imite-t-il Déméter elle-même voyant enfin apparaître sa fille, Koré.
Déméter accouche d'un enfant, qui figure le retour de la vie, et la fécondité de la nature.
L'hiérophante présente également un épi de blé [interprétation : W. Burkert, op. cit., p. 343-344]
L'initiation comprend, en clôture, la rencontre du myste avec la "ciste", corbeille en osier d'où sort un serpent, en présence de Déméter et de Koré [W. Burkert, op. cit., p. 330-331, pour la description précise et la signification]. Le myste prononce alors un "synthéma", c'est-à-dire un "mot de passe", cité par Clément d'Alexandrie. Selon W. Burkert, l'initiation est "garantie par le mot de passe".
Après la cérémonie proprement dite, la fête se poursuit à l'extérieur, avec des sacrifices de taureaux, et une libation.
Aspects juridiques
Après chaque célébration des mystères, l'Archonte-Roi, qui a la responsabilité des mystères, préside une assemblée des prêtres (Eumolpides et Kéryces), réunis en hiera gerousia, pour examiner les éventuelles exactions commises au cours des cérémonies. Si la gravité l'exige, l'affaire peut être portée devant le conseil des 500 (βουλή), puis devant l'Héliée ou un tribunal d'initiés. [lire Andocide, Sur les mystères, § 111-116 ; et l'article "Personnels et règlements des Mystères", de l'encyclopédie Daremberg et Saglio]
Intérêt philosophique, historique et littéraire
Les mystères d'Eleusis ont une véritable importance pour la cité athénienne : ils célèbrent en effet Déméter, qui fit don à l'humanité à la fois du blé qui la nourrit, et de l'espoir d'une vie après la mort [lire Isocrate, Panégyrique, § 28 à 31].
D'autre part, ils présentent des points communs :
avec l'orphisme, qui impose, un peu plus tard, la figure de Zagreus, identifié à Dionysos. Vers 380, en effet, la famille des Lycomides, liée au culte d'Orphée, prend le relais des Kéryces.
avec la philosophie de Platon [références aux dialogues de Platon, dans l'édition GF du Ménon par M. Canto-Sperber, p. 238, note 70]. "La voie de la philosophie est conçue comme une initiation" (W. Burkert).
avec d'autres éléments de la religion grecque, et de la religion romaine
avec les rites chrétiens (place du pain, la Présence réelle qui est peut-être un écho de l'apparition de la déesse elle-même, thèmes de la mort et de la résurrection)
La Gnose Eleusienne
“Les implications perceptuelles de Gaïa” fut un article rédigé par David Abram, et publié dans The Ecologist en 1985. C'est l'exposé le plus brillant sur la théorie de Gaïa en termes de science cognitive, de Gnose et de noétiques. L'article d'Abram est concis et hautement allusif et il laisse de nombreux points en attente de développement intégral, comme il le fait, dans une certaine mesure dans The Spell of the Sensuous.
Cet article est un signal lumineux que l'on ne peut ignorer car il touche à la révélation ultime des Mystères, la gerbe de blé coupé.
Abram affirme que la perception est “un phénomène réciproque organisé tout autant par le monde environnant que par soi-même”. Cette affirmation concerne le couplage mental-nature et suggère une dynamique à deux voies, en contraste avec le processus unidirectionnel de perception d'un monde qui n'influence pas la manière dont il est perçu mais offre simplement un spectacle à observer.
Devançant l'écopsychologie d'une bonne dizaine d'années, Abram dit aussi que “la psyché est une faculté de l'écosystème en tant qu'ensemble”, plutôt qu'une entité séparée et distincte, subjective et “désincarnée” - une entité totalement dénaturée. Finalement, Abram conseille fermement que nous allions au-delà de “la conviction selon laquelle notre mental est tout autre chose que le corps lui-même.”
Les trois points d'Abram sont intimement corrélés à l'expérience de l'initiation dans les Mystères, et plus particulièrement l'initiation enthéogénique à Eleusis qui culminait dans le geste du hiérophante tenant une gerbe de blé coupé devant les initiés.
La Plaine Rharienne
Les Mystères étaient les écoles de la co-évolution avec Gaïa, la Magna Mater. L'orateur Latin Cicéron, qui est réputé avoir été initié à Eleusis, écrivit: “Dans les Mystères, on apprend plus au sujet de la nature que des Dieux” (Sur la Nature des Dieux, 1.42). Ayant placé le mythe de la Sophia Déchue au coeur de leur vision du monde, les initiés Païens se consacraient à la dimension surnaturelle de la nature. Afin de maintenir leur état de communion vivante et réceptive avec la Déesse et afin d'harmoniser leur mental avec les finalités transhumaines de Gaïa, ils se plongeaient très souvent dans une immersion profonde et sensorielle avec la nature. La méthode qu'ils utilisaient pour faire l'expérience de l'instruction suprême était conférée par la Déesse elle-même, tel qu'il est écrit dans l'hymne Homérique à Déméter:
“Elle leur enseigna le ministère de ses rites Et leur révéla ses mystères magnifiques Qu'il est impossible de transgresser, de sonder et de dévoiler Car le grand respect des Dieux réprime la voix”.
Ceux dont les langues étaient liées étaient les mystai (du Grec muein, parler à voix sourde, au travers des lèvres fermées), ceux qui participaient aux rites. Par une astuce littéraire, l'Hymne Homérique révèle ce qu'il dit ne pas pouvoir être dévoilé par les mystai. Au début de l'Hymne, lorsque Déméter, la déesse des grains d'Eleusis, apparaît sous une forme humaine à la reine Metanira, cette dernière lui offre une boisson d'hydromel, du “vin sucré de miel”, mais Déméter le refuse en disant de façon assez énigmatique qu'il ne lui est pas permis de boire de cette potion. Par contre, elle instruit Metanira de préparer un autre breuvage “d'eau avec de l'orge et de la menthe pouliot fraîche”. Cette boisson à base d'orge est le kikeon, la potion enthéogénique bue durant les Grands Mystères d'Eleusis et ailleurs dans les enceintes des Mystères dans tout le monde classique.
Dans l'ancien temps, à Eleusis, l'orge croissait dans la Plaine Rharienne qui longeait la ville. De façon mystérieuse, une partie de la récolte était appelée “orge blanc”, alors même qu'elle était colorée par l'ergot, Claviceps purpurea, qui infestait les grains et les décolorait en violet-noir. Travaillant avec G. Gordon Wasson, le chimiste Suisse Albert Hofmann, qui découvrit le LSD, démontra que le kykeon d'Eleusis, la boisson demandée par Déméter, était une potion psychédélique dont les propriétés actives dérivaient de l'enthéogène fongique, l'ergot.
La Lumière des Mystères
Les vestiges des ruines d'Eleusis présentent trois sculptures qui illustrent l'organisation, la méthodologie et la source surnaturelle de l'illumination dans les Mystères. Une de ces sculptures fait référence à ce que le chasseur d'hérésies, Hippolyte, (170-236 EC) raconte par le témoignage d'un épisode saisissant qui a déconcerté les érudits de toutes les époques: au moment où les initiés émergeaient du telesterion, le sanctuaire intérieur de l'initiation, le hiérophante, qui conduisait la cérémonie, leur montrait “une gerbe de blé dans le silence coupée”.
Ce geste révélait “le grand, le merveilleux, le plus parfait secret pour un initié dans les vérités mystiques les plus élevées” (Réfutations de toutes les hérésies. Chapitre 3).
Transe lysergique / Dulcic Odeinath (c) 2011
La frise de l'architrave du petit Propylée à Eleusis (Mylonas, Eleusis and the Eleusinian Mysteries, illustration 57) montre la gerbe de blé, la source biologique de l'illumination, sur la gauche. A son côté se trouve la rosette à seize pétales, huit à l'intérieur et huit à l'extérieur.
La rosette était le symbole de l'organisation des cellules des Mystères constituées de seize adeptes, huit hommes et huit femmes tels qu'ils sont dépeints sur le bol Orphique du serpent ailé et sur le bol de Pietroasa, provenant de Roumanie. (Voir The Mysteries, dans la série Eranos Yearbook, Bollingen, édité par Joseph Campbell).
Les pétales intérieurs de la double rosette à Eleusis représentent les mystai qui se consacraient à maintenir et à développer les instructions reçues lors des rencontres récurrentes avec la Lumière des Mystères, tandis que les huit pétales extérieurs représentent les huit initiés qui se dédiaient à l'interprétation, à la traduction et à la transmission extérieure de ces instructions. Les adeptes permutaient de rôle périodiquement, ce qui leur permettait de se concentrer sur différentes tâches.
Les rôles changeaient au fil des saisons et reflétaient les techniques d'initiation très antiques d'accompagnement de la société par des rites, centrés sur la déesse, de mort et de régénération. Les temples étaient orientés vers les points cardinaux afin que ces rites pussent être mis en oeuvre in situ. Avant la construction des temples, tous ces rites se déroulaient dans la pleine nature, dans l'environnement majestueux des cercles mégalithiques, des dolmens et des menhirs, sous les étoiles en mouvement.
La troisième sculpture sur le fronton d'Eleusis, ressemblant à une urne cylindrique, représente le courant de la Lumière des Mystères, conçu comme une transmission massive qui se forme en colonnes rondes et érigées.
Le telesterion, ou sanctuaire intérieur, dans lequel les initiés rencontraient la Lumière, était composé de nombreuses colonnes. Les mystai, dans un état altéré de conscience, se déplaçaient parmi ces colonnes comme s'ils dansaient dans un lent Niagara de marbre en fusion. Au coeur des chutes immobiles siégeait le calme immaculé, aussi profond et dense que le puits sans fond du tonnerre qui roule.
Certains textes des Mystères des Codex de Nag Hammadi comparent la Lumière Blanche à une fontaine débordant d'un doux jaillissement de torrents massifs. Dans le Discours sur le Huitième et le Neuvième, l'initié s'exclame:
“Je suis un Intellect mais, cependant, je perçois un autre Intellect, celui qui anime mon âme. Je vois celui qui me pousse à l'oubli total de moi-même... J'ai trouvé l'origine de la puissance qui est au-dessus de toutes les puissances, celle qui n'a pas de commencement. Je vois une fontaine qui déborde de vie” (58).
Ceux qui peuvent maintenir leur attention sur la Lumière Organique pénètrent dans “l'assemblée du Huitième”, un terme codé des Mystères pour indiquer les membres de la cellule réceptrice (pétales intérieurs).
L'Apocryphe de Jean et la Sophia de Jésus Christ décrivent aussi des torrents d'illumination mystique. Cette transmission de la Lumière des Mystères était illustrée par le pilier stylisé sur le fronton d'Eleusis.
Le mystes dans la Sophia de Jésus Christ fait l'éloge de la beauté de “la Lumière qui brille sans projeter d'ombre, empreinte de joie et d'exubérance indescriptibles” (Codex de Berlin, 115).
La Lumière Organique est partout et imprègne toute chose. Elle ne brille pas sur ce qui est vu mais de ce qui est vu, en émettant une luminosité douce et blanche, de la consistance de la guimauve, en laquelle la matière est en état d'apesanteur.
Les Mystères étaient célébrés durant la nuit parce qu'il était plus aisé d'amener les néophytes en présence de la Lumière lorsque la perception sensorielle normale était atténuée par les ténèbres.
Les célébrants n'étaient pas éblouis par une parade fantasque de torches enflammées comme certains rapports antiques le mentionnaient. Alors qu'ils déambulaient dans le telesterion, chacun d'entre eux se voyait attribuer avec soin un pilier, à l'aide d'une torche, parce que la Lumière des Mystères devait être observée, et absorbée en petites doses progressives. Les initiés non seulement contemplaient le pilier mais aussi la substance lumineuse dont ce qu'il voyait était imprégné: la Lumière Organique, comme je propose de l'appeler.
L'Epopteia / Dulcic Odeinath 2012 (c)
La Lumière Organique est vivante, consciente et capable de communiquer avec ceux qui la contemplent. “La Lumière était considérée pleine d'écoute et de paroles” (La Paraphrase de Shem, CNH, VII, 1, 1:30). Sa masse physique - connue comme la Pierre Blanche ou la Pierre Philosophale dans les traditions alchimiques qui préservèrent certains aspects des Mystères - est paradoxalement superdense et sans masse, ce qui indique un état de haute porosité.
La Lumière Organique jaillit des choses matérielles comme si elle était un tourbillon infini de nougat crémeux et lumineux mais, néanmoins, tous les aspects extérieurs et les objets restent intacts, flottant avec sérénité dans la luminosité surnaturelle qui les imprègne.
Dèmètèr \ Dulcic Odeinath 2011 (c)
L'epopteia, la vision assistée par le hiérophante, était soigneusement évaluée pour s'adapter aux facultés du novice.
L'autopsia, la contemplation directe et indépendante de la Lumière Divine, venait en son temps chez ceux qui avaient aiguisé leur faculté d'attention vis à vis d'elle. Les Gnostiques s'appelaient eux-mêmes “la race debout” parce qu'ils étaient capables de contempler la Lumière Organique, lorsqu'ils se tenaient debout, et d'absorber la force des courants telluriques massifs circulant entre la terre et le ciel.
Se tenant debout, attentifs, concentrés et sobres dans les courants ondulants et opalescents, ils se gardaient des hallucinations et recevaient une transmission d'intelligence Gaïenne, un influx de l'Esprit Planétaire.
L'instruction par la Lumière constituait la voie normale des Mystères et son secret le plus soigneusement gardé. Les initiés enseignaient ce qu'ils avaient appris de la Lumière mais ils promettaient, par un voeu de secret, de ne pas divulguer comment ils avaient reçu cette instruction.
Extase Cognitive
Le secret suprême des Mystères d'Eleusis était révélé par le geste du hiérophante qui tenait la gerbe d'orge fraîchement coupée. Déméter initiait les rites du grain mais cette affirmation mythologique est généralement considérée comme signifiant qu'elle était la déesse à laquelle on attribua l'origine de l'agriculture.
L'Autopsia / Dulcic Odeinath 2011(c)
Cependant, ce n'était pas l'agriculture que les mystai pratiquaient. “Le mystère du grain” semble concerner l'agriculture, et Eleusis était situé dans la plaine Rharienne où l'orge croissait en abondance mais, c'était, en fait, l'influence de l'ergot dans le panicule d'orge qui constituait le mystère et non pas le travail pénible et séculaire de l'agriculture.
Chaque tige de blé contient dans l'épi la graine pour se reproduire: de même, les initiés d'Eleusis rassemblés en un groupe, la gerbe, contenaient en leur mental la semence-connaissance pour reproduire ce qu'ils connaissaient, pour transmettre la sagesse initiée aux générations futures.
Le grain possède le pouvoir de se reproduire mais aussi, en raison du champignon d'ergot, un pouvoir de révélation. Les mystai concevaient les deux pouvoirs, biologique et mystique, comme une unité. Ils participaient, physiquement et mentalement, à un niveau supérieur de génération, la transmission épigénétique de la sagesse initiée.
La récolte du grain - car c'était une gerbe coupée qu'ils voyaient dans la main du hiérophante - révélait aux mystai la nature réelle de leur activité cognitive et leur rappelait également leur responsabilité sacrée d'enseigner selon la méthode par laquelle ils avaient été instruits. Techniquement, cette méthode peut être appelée l'extase cognitive: la connaissance de toute chose dans un état d'attention extatique, par une immersion sensorielle profonde dans le monde naturel et dans les sens corporels.
C'est également une bonne définition de la Gnose en termes enthéogéniques.
Il existe un autre aspect de ce symbolisme graphique, si on peut l'appeler ainsi. La récolte du grain avait en vision d'arrière plan la plaine Rharienne regorgeant de grains dorés ondoyant dans les premières lueurs de l'aube lorsque les initiés émergeaient du telesterion.
Ils voyaient la gerbe coupée et plus loin les champs ondulants de blé mûr (les Grands Mystères étaient célébrés en automne, juste avant les récoltes) et dans les deux visions, ils se voyaient eux-mêmes. Parce qu'ils étaient “récoltés” de par leur initiation, ils pouvaient pourvoir une nourriture spirituelle à de nombreuses personnes et même durant de nombreuses générations. Cependant, ceux qu'ils devaient nourrir ne mangeaient pas du grain récolté (à savoir infecté par le champignon) comme les initiés. Ils mangeaient seulement du pain.
Et il existe un autre aspect symbolique dans le geste du hiérophante.
En tenant la gerbe coupée, ils montraient aux initiés non seulement qui ils étaient mais ce qu'ils avaient réussi à apprendre grâce à l'instruction par la Lumière, la vision d'illumination suprême: tout comme le blé nous est donné par Déméter, il en est de même de notre connaissance du monde naturel, l'endroit où il croît.
Au moment où les initiés émergeaient de leur rencontre directe avec la Lumière Organique, la révélation qui leur était donnée intentionnellement était la certitude que notre cognition du monde extérieur nous est donnée de l'extérieur de par le pouvoir de la déesse de la terre, Déméter.
Avec révérence et gratitude, ils comprenaient que l'état altéré vécu durant l'illumination était accessible grâce à la potion enthéogénique qu'ils ingéraient, de par ses propriétés biochimiques, et au même moment ils découvraient que leur capacité de percevoir normalement était également conférée par une agence extérieure, la déesse de la terre que nous appelons aujourd'hui Gaïa.
Ils prenaient conscience de la source d'enracinement de leur connaissance, maintenant qu'ils possédaient Son Mental.
La certitude que notre processus cérébral de perception, notre façon de connaître le monde, nous est donné de l'extérieur, est une expérience sublime et extatique: la signature de la conscience initiée.
Cette expérience ne peut ni être simulée ni être profanée. Comme le chante l'hymne homérique, les anciens rites du grain sont “impossibles à transgresser, à sonder et à dévoiler”. Lorsque je décris l'instruction par la Lumière Organique, il pourrait être dit que je dévoile ces anciens mystères, mais ce n'est pas le cas. Pourquoi? Parce que je ne fais que décrire un processus d'apprentissage et bien qu'il est vrai que je dévoile comment les initiés étaient instruits - ce que, à ma connaissance, personne n'a jamais fait au cours de l'histoire: et voilà, vous le lisez pour la première fois sur internet - je ne dévoile pas l'aspect essentiel de cette expérience. Il est clair que j'en dis plus que quiconque avant moi mais je ne dis rien de la vérité sacro-sainte.
Immersion Sensorielle
Les mystai découvraient, lorsqu'ils contemplaient la gerbe d'orge coupée, ce qu'ils avaient déjà appris par l'initiation mais avec cet acte graphique, ils étaient imprégnés en tant que groupe, ils étaient unis ensemble en un moment sacré. Leur compréhension procédant de l'initiation est cohérente avec les trois éléments de science cognitive proposés par Abram dans son essai très réaliste.
Le fait que la perception soit “un phénomène réciproque organisé tout autant par le monde environnant que par soi-même” était appréhendé directement au cours de l'initiation.
Les mystai, en extase cognitive, prirent conscience que la perception est réciproque, il est vrai, mais plutôt dans le sens d'une réciprocité par laquelle je donne une partie de ma fortune à quelqu'un qui n'a rien et nous la dépensons libéralement ensemble.
Ils découvrirent que le champ cognitif intégral des êtres humains, et de toute la biosphère, est organisé et nourri par le monde extérieur, une projection de l'intelligence vivante de la planète - dans les mots d'Abram “une propriété de l'écosystème en tant qu'ensemble”.
A la suite de l'expérience la plus sublime conférée à l'espèce humaine, les mystai prenaient conscience qu'ils n'étaient pas différents du blé qui poussait dans les champs avoisinants. L'arrogance de savoir ce qu'ils savaient était contrebalancée par la compréhension de ce qu'ils étaient, selon des termes Gaïens.
Lorsqu'ils recevaient Son Mental, les mystai devenaient des instruments de la Nature tout autant dépourvus d'ego que les plantes croissant du sol. Pour eux “la conviction selon laquelle le mental n'est rien d'autre que le corps lui-même” aurait été non seulement une conviction mais une réalité vivante, directe et irréfutable.
La Gnose est une illumination de tout le corps physique et, qui plus est, psychosomatique. Vous ne percevez pas la Lumière Organique dans votre mental ou dans votre tête ou même dans votre coeur: vous la rencontrez avec tout votre corps, en position érigée.
Serpents de Sagesse
Les Mystères enseignaient une vérité scientifique qui pourrait très bien servir de proposition fondatrice pour la science noétique d'aujourd'hui: la Magna Mater, la Dea-Meter qui est aussi Maya rend possible la connaissance du monde naturel au travers de l'instrument du cerveau humain d'une manière particulière et réductrice mais également, d'une façon beaucoup plus dynamique et holistique, au travers de tout le complexe corps-mental.
La Devi, ainsi que Gaïa-Maya est appelée en langage de dévotion, ne pourvoit pas simplement le cerveau humain au service de la connaissance, ELLE reproduit activement notre perception du monde au travers du cerveau. La théorie du cerveau holographique de Karl Pribam, et ses corollaires, tentent de décrire cette dynamique, mais malheureusement sans faire référence à la présence enracinante de la déesse.
La connaissance expérientielle de la “reproduction” que Gaïa réalise, via le cerveau et le corps, était l'héritage sacré des Mystères. Les Gnostiques rejetaient la reproduction biologique en faveur de ce miracle transcendantal, mais cependant fondé sur le corps.
Le ravissement face à la Lumière Organique est intensément sexuel, divinement et incomparablement sensuel, mais néanmoins, il ne suscite aucun désir pour l'union charnelle.
Le corps intégral, et illuminé sexuellement, si l'on se permet cette expression, est l'instrument de la conscience supérieure dans la Gnose, l'extase cognitive. Ce n'est pas le kikeon qui produit cette extase.
C'est chaque rencontre avec la Lumière Organique. Le breuvage enthéogénique, ingéré à Eleusis, n'induit pas l'état de conscience permettant de rencontrer la Lumière, il permet simplement d'éliminer ce qui en bloque la réception (cf. la nouvelle syntaxe ci-dessus) - à savoir, la fixation de l'ego, l'égoïsme et l'illusion de la séparation.
La mort de l'ego et l'abandon extatique au sensorium vivant du monde naturel sont les signatures de la pratique Gnostique.
C'est tout aussi éloigné du baratin de l'équation Dieu-Soi que vous puissiez l'imaginer; cependant, rien n'est plus divin que de se tenir en présence de la Lumière Organique.
Les télestai qui passaient par la mort de l'ego et entraient en transe, avec tout leur corps, évoquaient souvent leur expérience par une imagerie serpentine parce que la Lumière des Mystères implique la Kundalini, le Pouvoir du Serpent.
Les écrits Gnostiques font référence à la Divine Sophia comme ayant une forme serpentine, à l'image de l'ADN. La Kundalini est une sorte d'extrait labile de la Lumière Organique, le flux opalescent de Sophia déposé dans l'organisme humain.
Lors de la transe shamanique, l'initié rencontre souvent un Serpent magique qui peut apparaître de façon extérieure, en tant qu'entité indépendante, tout autant que de façon intérieure, un organisme serpentin qui s'étend de la tête aux viscères. “Cécrops, Héros, O Roi, ceux qui à tes pieds sont en forme de serpent” s'exclame le poète Grec (cité par Jane Ellen Harrison dans Themis, un répertoire riche de connaissance des Mystères).
Dans une illustration célèbre, Déméter tend “l'enfant divin” des Mystères à Cécrops, l'homme-serpent qui représente le lignage des gardiens mâles du sanctuaire d'Eleusis. Cécrops tient dans sa main gauche la gerbe de grain sacramental et fait un geste de sa main droite, un doigt aux lèvres pour indiquer le statut du mystes: “une gerbe de blé en silence coupée”.
La forme duelle de Cécrops, humain en-haut et serpent en-bas, représente la fusion du corps humain avec le pouvoir serpentin de la Mère Divine, une union de la tendresse la plus exquise.
Les initiés des Mystères étaient des Serpents de Sagesse, des adeptes de la Kundalini et des dévots de Gaïa-Sophia qu'il ne faut pas absolument pas confondre avec les “reptiliens” mentionnés par les diverses traditions planétaires.
Les initiés étaient, en fait, la principale ligne de défense de l'humanité contre les envahisseurs non-humains connus des Gnostiques sous le nom d'Archontes et connus de nos jours sous le nom de reptiliens, de Gris, d'ET, etc.
Les non-initiés qui évoquaient les Mystères croyaient que les rites étaient destinés à célébrer et à remercier la déesse Déméter pour avoir donné la pratique de l'agriculture à l'humanité. Ce n'était sûrement pas ainsi que les telestai les considéraient. Au premier lieu, l'agriculture fut une découverte humaine et non pas un don divinement inspiré.
En second lieu, les non-initiés célébraient l'image populaire de Déméter, une divinité agricole, et ignoraient son rôle occulte en tant que Devi-Maya-Shakti, la Mère Divine qui rend le monde visible aux créatures douées de sens et vivant dans ces mondes.
Maya signifie “mesurer, faire apparaître en augmentation, dimensionner”. Dea-Meter est l'équivalent exact de Maya-Shakti dans le Mayavada Vedanta, l'école de Tantra qui se développa en étroit parallèle avec les Mystères. Les tantrikas affirment que l'univers se manifeste physiquement d'une manière qui se conforme à notre capacité de le percevoir avec nos sens. C'est un principe noétique fondamental commun à la Gnose et au Tantra Vidya.
Le pouvoir de dimensionner est le même que celui de manifester les choses: c'est pourquoi toute chose dans l'univers apparaît en formats dimensionnels, dans un spectre graduel de formes organiques et inorganiques - dans des échelles fractales emboîtées, si l'on veut s'exprimer avec un peu plus de fantaisie. Si l'on peut se permettre un jeu de mots, ces “échelles” sont les écailles sur le corps de la Mère Serpent (jeu de mot en Anglais avec “scales”).
Les initiés à Eleusis prenaient conscience comment Gaïa, l'intelligence planétaire, réduit l'échelle de ses facultés “reproductives” afin de s'harmoniser avec les modalités qui peuvent être appréhendées par le cerveau humain. Elle reproduit le monde pour nous - à chaque instant! - afin qu'il paraisse être le produit de notre perception, une construction générée de l'intérieur, même si l'acte perceptuel nous est donné, et nourri, de l'extérieur.
Le geste de la gerbe de blé coupée est un exemple de ce que l'on peut appeler un symbole fonctionnel: un objet ou une image qui symbolise un processus dans la nature et qui, en même temps, manifeste le processus même qu'il symbolise.
Par exemple, l'Arbre alchimique est un symbole fonctionnel de l'enveloppe atmosphérique de la Terre sur laquelle les arbres réalisent le processus de photosynthèse. L'Arbre à la fois symbolise l'enveloppe atmosphérique et fonctionne réellement dans l'environnement qu'il symbolise. La méthode d'enseignement dans les Mystères consistait à expliquer la nature par des symboles fonctionnels et non pas par des allégories et des métaphores qui indiquent une chose en référence à une autre.
John Lash. Flandres. Juillet 2005
Traduction de Dominique Guillet
Le Télestérion sera détruit en 396, lors de l'invasion de la Grèce par Alaric.
Hymnes homériques à Déméter ...
Je commence par chanter Dèmètèr aux beaux cheveux, vénérable Déesse, elle et sa fille aux belles chevilles qu'Aidôneus, du consentement du retentissant Zeus au large regard, enleva loin de Dèmètèr à la faucille d'or et aux beaux fruits, comme elle jouait avec les filles aux seins profonds d'Okéanos, cueillant des fleurs, des roses, du safran et de belles violettes, dans une molle prairie, des glaïeuls et des hyacinthes, et un narcisse que Gaia avait produit pour tromper la Vierge à la peau rosée, par la volonté de Zeus, et afin de plaire à Aidôneus l'insatiable. Et ce narcisse était beau à voir, et tous ceux qui le virent l'admirèrent, Dieux immortels et hommes mortels. Et de sa racine sortaient cent têtes, et tout le large Ouranos supérieur, et toute la terre et l'abîme salé de la mer riaient de l'odeur embaumée.
Et la Vierge, surprise, étendit les deux mains en même temps pour saisir ce beau jouet ; mais voici que la vaste terre s'ouvrit dans les plaines de Nysios, et le Roi insatiable, illustre fils de Kronos, s'en élança, porté par ses chevaux immortels. Et il l'enleva de force et la porta pleurante sur son char d'or. Et elle criait à haute voix, invoquant le Père Kroniôn, le très puissant et le très suprême ; mais aucun des Dieux immortels ni des hommes mortels n'entendit sa voix ni celles de ses compagnes aux mains pleines de belles fleurs.
Seule, la bienveillante fille de Persaios, Hékatè aux brillantes bandelettes, l'entendit du fond de son antre ; et le Roi Hèlios, l'illustre fils de Hypériôn, entendit aussi la Vierge invoquer le Père Kroniôn ; mais celui-ci était assis loin des Dieux, dans un temple aux nombreux suppliants, où il acceptait les beaux sacrifices des hommes mortels.
Et le frère de son père, l'Insatiable qui commande à beaucoup, l'illustre fils de Kronos, avec des chevaux immortels, enleva de force la jeune Vierge, par la volonté de Zeus. Et aussi longtemps que la Déesse vit la terre et l'Ouranos étoilé, et l'abîme de la mer poissonneuse, et la lumière de Hèlios, elle espéra voir encore sa mère vénérable et les tribus des Dieux éternels, et l'espérance charma sa grande âme, malgré sa douleur.
Et les cimes des montagnes et les profondeurs de la mer résonnaient de sa voix immortelle, et sa mère vénérable l'entendit. Et une âpre douleur entra dans son coeur, et elle arracha de ses mains les bandelettes de ses cheveux ambroisiens, et, jetant un voile bleu sur ses deux épaules, elle s'élança, telle qu'un oiseau, cherchant sur la terre et sur la mer.
Mais personne ne voulut lui dire la vérité, aucun d'entre les Dieux, ni d'entre les hommes, ni d'entre les oiseaux ; et aucun messager véridique ne vint vers elle. Et, pendant neuf jours, la vénérable Dèmètèr erra sur la terre, tenant en mains des torches ardentes, et, dans sa douleur, ne goûtant, ni à l'ambroisie, ni au doux nektar, et ne baignant point son corps. Mais quand la brillante Eôs revint pour la dixième fois, Hékatè, portant une lumière en main, la rencontra, et, lui donnant des nouvelles, lui dit :
- Vénérable Dèmètèr, qui dispenses les saisons et les beaux présents, qui d'entre les Dieux Ouraniens ou les hommes mortels a enlevé Perséphonè et affligé ton cher coeur ? En effet, j'ai entendu sa voix, mais je n'ai point vu de mes yeux qui l'enlevait. Je te dis promptement toute la vérité.
Ainsi parla Hékatè, et la fille de Rhéiè aux beaux cheveux ne lui répondit rien, mais, avec elle, elle s'élança en avant, tenant en main des torches ardentes. Et elles parvinrent auprès de Hèlios qui regarde les Dieux et les hommes, et elles s'arrêtèrent devant ses chevaux, et la très noble Déesse l'interrogea :
- Hèlios, honore-moi plus que toutes les Déesses, si jamais j'ai charmé ton coeur et ton âme par mes paroles ou par mes actions ! Honore aussi la fille que j'ai enfantée, douce fleur, illustre par sa beauté ! J'ai entendu sa voix retentissante à travers l'Aithèr sans fond, comme si on lui eût fait violence ; mais je ne l'ai point vue de mes yeux. Dis-moi la vérité, toi qui, de l'Aithèr sacré, découvres avec tes rayons toute la terre et la mer, dis-moi, cher enfant, lequel des Dieux ou des hommes mortels, si tu l'as vu, m'a enlevé ma fille, en mon absence, et par violence, et contre son gré.
Elle parla ainsi, et le Hypérionide lui répondit :
- Fille de Rhéiè aux beaux cheveux, Reine Dèmètèr, tu le sauras. Certes, je te vénère beaucoup et j'ai compassion de toi qui gémis sur ton enfant aux belles chevilles. Aucun des Immortels n'a fait cela, si ce n'est Zeus qui amasse les nuées. Il a donné ta fille pour épouse florissante à son frère Aidés, et celui-ci, l'ayant enlevée sur ses chevaux, malgré ses clameurs, l'a conduite sous les noires ténèbres. Cependant, Déesse, réprime ta douleur cruelle ; il ne convient pas que tu nourrisses une téméraire et vaine colère. Aidôneus, qui commande à beaucoup, n'est pas un gendre indigne de toi parmi les Immortels. Il est ton frère et du même sang ; et,quand tout fut divisé en trois parts,il reçut cet honneur en partage d'habiter avec les Morts et de leur commander.
Ayant ainsi parlé, il excita ses chevaux et ceux-ci effrayés par ses menaces, entraînèrent aussitôt le char rapide, les ailes déployées comme des oiseaux.
Mais une douleur plus amère et plus accablante envahit le coeur de Dèmètèr ; et, irritée contre le Kroniôn qui amasse les noires nuées, fuyant le haut Olympos et l'agora des Dieux, elle alla vers les villes des hommes et les grasses cultures, en dérobant pour longtemps sa beauté. Et personne, parmi les hommes et les femmes aux larges ceintures qui la virent, ne la reconnut, avant qu'elle fût arrivée dans la demeure du prudent Kéléos, qui, alors, était roi de l'odorante Eleusis.
Lumière Organique/ Dulcic Odeinath (c) 2011
Et elle s'assit au bord de la route, affligée au fond du coeur, non loin du puits Parthénien, où puisaient les citoyens, à l'ombre, car un olivier touffu croissait au-dessus d'elle. Et elle était semblable à une très vieille femme privée du pouvoir d'enfanter et des dons d'Aphrodite qui aime les couronnes. Telles sont les nourrices des fils des Rois qui gardent la justice, ou leurs intendantes, dans les demeures sonores.
Et les filles de l'Eleusinien Kéléos la virent, en venant puiser de l'eau pour la porter, dans des urnes d'airain, aux chères demeures de leur père. Et elles étaient quatre, telles que des Déesses, ornées de la fleur de la jeunesse, Kallidikè, Kleisidikè, la belle Dêmô et Kallithoè qui était l'aînée de toutes. Et elles ne la reconnurent pas. En effet, les Dieux sont peu aisément manifestes aux mortels. Et, s'approchant d'elle, elles lui dirent ces paroles ailées :
- Qui es-tu et d'où viens-tu, vieille femme, contemporaine des anciens hommes ? Pourquoi restes-tu loin de la ville et n'approches-tu point des demeures ? Là, dans nos demeures pleines d'ombre, des femmes de ton âge et d'autres plus jeunes t'accueilleront avec bienveillance, en paroles et en actions.
Elles parlèrent ainsi, et la vénérable Déesse leur répondit :
- Chères enfants, qui que vous soyez parmi les faibles femmes, salut ! Je vous parlerai, car il est juste de vous dire la vérité à vous qui m'interrogez. Dèô est mon nom, et ma mère vénérable me l'a donné. Je viens maintenant de la Krètè, sur le large dos de la mer, non volontairement, car des pirates m'en ont enlevée par la violence. Puis, ils menèrent leur nef rapide à Thorikos, où toutes les femmes descendirent en foule à terre, et ils préparèrent eux-mêmes leur repas auprès des câbles de la nef. Mais je n'avais point le désir du doux repas, et, m'élançant à la dérobée à travers la noire terre ferme, j'ai fui ces maîtres insolents, de peur que, ne m'ayant pas achetée, ils me vendissent et eussent un prix de moi. Et je suis venue ici en errant, et je ne sais quelle est cette terre et quels sont ceux qui l'habitent. Pour vous, que les Dieux qui ont des demeures Olympiennes vous accordent de jeunes maris et des enfants tels qu'en souhaitent des parents ! Mais, ayez pitié de moi, jeunes Vierges ! chères filles, soyez-moi bienveillantes, jusqu'à ce que j'arrive à la demeure d'un homme ou d'une femme pour qui je travaillerai volontiers, selon ce que peut faire une vieille femme. Je porterais dans mes bras et je nourrirais bien un enfant nouveau-né, ou je garderais la demeure, ou je dresserais le lit des maîtres au fond de la chambre nuptiale, ou j'enseignerais leurs travaux aux femmes.
La Déesse parla ainsi, et, aussitôt, la vierge Kallidikè, la plus belle des filles de Kéléos, lui répondit :
- Mère, nous subissons, quelque pénibles qu'ils soient, les présents des Dieux, car ceux-ci sont de beaucoup les plus puissants. Mais je t'instruirai entièrement et je te nommerai les hommes qui ont ici le plus de pouvoir, et qui dominent parmi le peuple, et qui gardent les murailles de la ville par leur sagesse et leurs jugements équitables : le prudent Triptolémos, Dioklès, Polyxeinos, l'irréprochable Eumolpos, Dolikhos, et notre brave père ; et les femmes de tous ces héros prennent soin de leurs demeures. Aucune d'elles, en te voyant, ne méprisera ta beauté et ne te chassera de sa demeure ; mais toutes t'accueilleront, car tu es semblable à une Déesse. Mais, si tu le préfères, reste, pendant que nous irons à la demeure de notre père. Et nous dirons tout à notre mère Métaneirè à la large ceinture, et elle ordonnera peut-être que tu viennes à notre demeure, sans en chercher une autre. Un fils engendré dans leur vieillesse, né tard, très désiré et très aimé, est nourri dans la solide demeure intérieure. Si tu le nourrissais et qu'il pût atteindre à la puberté, toutes les femmes t'envieraient, tant il ferait de présents à sa nourrice.
Elle parla ainsi, et Dèmètèr consentit par un signe de tête. Et les jeunes filles remportèrent fièrement les vases éclatants pleins d'eau. Et elles parvinrent promptement à la grande demeure de leur père et dirent aussitôt à leur mère ce qu'elles avaient vu et entendu. Et celle-ci leur ordonna de retourner et de l'engagar pour un grand salaire.
Dèmètèr guidant les mystes / Dulcic Odeinath 2011 (c)
Et les jeunes filles, comme des biches ou des génisses qui, au printemps, sautent dans les prairies, rassasiées de pâturage, relevant les plis de leurs belles robes, se hâtèrent vers le chemin creusé par les chars, et leurs cheveux, semblables au safran en fleur, flottaient autour de leurs épaules.
Et elles trouvèrent l'illustre Déesse au bord de la route, là où elles l'avaient laissée, et elles la conduisirent aux chères demeures de leur père. Et Dèmètèr, affligée au fond du coeur, marchait derrière, la tête voilée ; et le péplos bleu flottait autour des pieds légers de la Déesse.
Et elles arrivèrent bientôt aux demeures de Kéléos nourrisson de Zeus, et elles traversèrent le portique où leur mère vénérable était assise auprès de la porte de la salle bien construite, ayant au sein son petit enfant nouveau-né, et les jeunes filles coururent à elle.
Mais la Déesse franchit le seuil, et voici que sa tête atteignit la poutre du toit, et qu'elle emplit les portes d'une splendeur divine. Et la terreur respectueuse et l'admiration saisirent Métaneirè, et elle lui donna son siège et lui ordonna de s'asseoir. Mais Dèmètèr, dispensatrice des saisons et des présents splendides, ne voulut point s'asseoir sur le siège éclatant, et elle resta muette, baissant ses beaux yeux, jusqu'à ce que la sage Iambè eût approché pour elle un siège solide qu'elle recouvrit d'une peau blanche.
Dèmètèr, s'étant assise, ramena de ses mains le voile de ses cheveux et resta ainsi muette de douleur sans dire un mot, sans geste, sans sourire, ne mangeant ni ne buvant ; mais elle resta assise, pleine du regret de sa fille à la belle ceinture, jusqu'à ce que la sage Iambè, qui, plus tard, lui plut par sa gaieté, ayant excité la Déesse vénérable par beaucoup de plaisanteries, l'eût amenée à rire doucement et à réjouir son âme.
Et Métaneirè lui offrit une coupe pleine de vin doux ; mais elle la refusa, disant qu'il ne lui était point permis de boire le vin rouge, et elle demanda qu'on lui donnât à boire de l'eau mêlée de farine et de pouliot broyé. Et Métaneirè, ayant fait ce mélange, l'offrit à la Déesse, comme elle l'avait demandé ; et la vénérable Dèmètèr, l'ayant accepté, accomplit la libation sacrée. Et, alors, Métaneirè à la belle ceinture lui dit :
- Salut, femme ! Je ne pense pas, en effet, que tu descendes de parents vils, et sans doute ils sont excellents, car la pudeur et la grâce brillent dans tes yeux, telles que dans ceux des Rois qui gardent la justice ; mais il nous faut subir les présents des Dieux, quelque pénibles qu'ils soient, car leur joug est sur notre cou. Maintenant, puisque tu es venue ici, tu auras les mêmes dons qui m'ont été faits. Nourris cet enfant engendré tardivement et inespéré. Les Dieux me l'ont donné, et il était très désiré par moi. Si tu le nourrissais, et qu'il pût atteindre à la puberté, toutes les femmes t'aimeraient, tant il ferait de présents à sa nourrice.
Et Dèmètèr à la belle couronne lui répondit :
- Et toi, femme, je te salue aussi ; que les Dieux te comblent de biens ! Je prendrai volontiers ton fils, comme tu me l'ordonnes, et je le nourrirai, et j'espère que, par les soins de sa nourrice, il sera préservé des incantations et des herbes magiques. Je connais, en effet, un remède très puissant à l'herbe magique, et je sais aussi un remède excellent aux incantations funestes.
Ayant ainsi parlé, elle prit l'enfant, de ses mains immortelles, sur son sein parfumé, et la mère fut joyeuse dans son coeur.
Et, ainsi, Dèmètèr nourrit dans les demeures le fils illustre du prudent Kéléos, Dèmophoôn, qu'avait enfanté Métaneirè à la belle ceinture ; et celui-ci grandit, semblable à un Dieu, sans manger de pain et sans être allaité. Et Dèmètèr l'oignait d'ambroisie, et, le portant sur son sein, elle soufflait doucement sur lui comme sur l'enfant d'un Dieu. La nuit, elle l'enveloppait de la force du feu tel qu'une torche, à l'insu de ses chers parents, et il semblait merveilleux à ceux-ci de le voir grandir avec tant de vigueur, ayant l'aspect d'un Dieu. Et la Déesse l'eût mis à l'abri de la vieillesse et rendu immortel sans l'imprudence de Métaneirè à la belle ceinture, qui, observant, une nuit, vit de sa chambre nuptiale parfumée. Et elle jeta un cri, frappant ses deux cuisses et craignant pour son fils. Et une grande faute troubla son esprit, et, se lamentant, elle dit ces paroles ailées :
- Mon enfant Dèmophoôn, l'Etrangère t'enveloppe d'un grand feu, et elle me prépare la douleur et les peines amères !
Elle parla ainsi en gémissant, et la noble Déesse l'entendit. Et Dèmètèr à la belle couronne, irritée contre elle, ayant retiré du feu, de ses mains immortelles, le cher fils que Métaneirè avait enfanté, inespéré, dans ses demeures, le déposa à terre loin d'elle, et, enflammée d'une très violente colère, elle dit à Métaneirè à la belle ceinture :
- Hommes ignorants et insensés ! impuissants à prévoir le bien ou le mal ! Tu as commis une grande faute par ta folie, car j'atteste, et ceci contraint les Dieux, j'atteste l'Eau inexorable de Styx ! J'aurais mis ton cher fils à l'abri de la vieillesse, et je l'aurais rendu immortel, et je l'aurais comblé d'honneurs sans fin. Mais voici qu'il ne lui est plus permis d'échapper à la mort et aux Kères terribles. Cependant, il sera toujours honoré, car il a été reçu sur mes genoux, et il a dormi dans mes bras. Mais, dans le cours des temps, après les années révolues, et après lui, les fils des Eleusiniens seront à jamaisien guerre les uns contre les autres. Et moi, je suis Dèmètèr très honorée, joie et grande richesse pour les Immortels et les mortels. Mais allons ! Que tout le peuple me bâtisse un grand temple, et un autel dans ce temple, sous la haute muraille de la ville, sur le Kallikhoros et la colline élevée. Et, moi-même, je vous enseignerai mes Orgies, afin qu'à l'avenir vous me sacrifiiez selon le rite et que vous apaisiez mon esprit.
Ayant ainsi parlé, la Déesse changea de stature et de forme, et elle rejeta la vieillesse, et la beauté respira autour d'elle, et une douce odeur s'exhala de son péplos parfumé, et la lumière jaillit du corps immortel de la Déesse, et ses cheveux roux flottèrent sur ses épaules, et la solide demeure s'emplit de splendeur autant que par la foudre, et Dèmètèr sortit des demeures.
Mais les genoux de Métaneirè furent rompus, et elle resta longtemps muette, ne se souvenant pas de relever du pavé son fils engendré tardivement. Et ses soeurs, entendant sa voix lamentable, sautèrent de leurs lits bien construits. L'une releva l'enfant de ses mains et le mit sur son sein, et l'autre alluma le feu, et une autre courut de ses pieds délicats, afin d'éveiller sa mère dans la chambre nuptiale. Et toutes, rassemblées, lavèrent l'enfant palpitant, en l'embrassant avec tendresse ; mais son coeur n'était point apaisé, car des nourrices inférieures à Dèmètèr le tenaient dans leurs bras. Et, pendant toute la nuit, frappées de terreur, elles apaisèrent la Déesse vénérable. Puis, aux premières lueurs d'Eôs, elles racontèrent la vérité au puissant Kéléos et elles lui dirent les choses qu'avait ordonnées la Déesse Dèmètèr à la belle couronne. Et Kéléos, convoquant la multitude diverse du peuple à l'agora, ordonna de bâtir à Dèmètèr aux beaux cheveux un temple magnifique et un autel sur la haute colline. Et tous obéirent aussitôt à ses ordres et construisirent, comme il l'avait ordonné, le temple qui s'éleva rapidement par une volonté divine. Et, l'ayant achevé, ils cessèrent leur travail, et chacun retourna dans sa demeure.
Et la blonde Dèmètèr se retira là, loin de tous les Bienheureux, consumée par le regret de sa fille à la riche ceinture. Et elle infligea aux hommes, sur la terre nourricière, une année très amère et très cruelle ; et la terre ne produisit aucune semence, car Dèmètèr à la belle couronne les avait cachées toutes. Et les boeufs traînèrent dans les champs beaucoup de vaines charrues recourbées, et il tomba inutilement sur la terre beaucoup d'orge blanche. Certes, alors, toute la race des hommes qui parlent eût péri par la faim cruelle, privant ceux qui ont des demeures Olympiennes de l'honneur des dons et des sacrifices, si Zeus n'y eût songé et n'eût délibéré dans son esprit. Et il envoya d'abord Iris aux ailes d'or appeler Dèmètèr aux beaux cheveux et à la beauté parfaite. Il parla, et Iris obéit à Zeùs Kroniôn qui amasse les nuées, et, de ses pieds, elle parcourut rapidement l'espace. Et elle arriva dans la ville parfumée d'Eleusis, et elle trouva dans le temple Dèmètèr au péplos bleu ; et, l'appelant, elle lui dit ces paroles ailées :
- Dèmètèr, le Père Zeus qui sait les choses qui s'accompliront t'appelle afin que tu viennes vers les tribus des Dieux qui vivent toujours. C'est pourquoi, viens, et que l'ordre de Zeus, que je t'apporte, ne soit pas vain.
Elle parla ainsi en suppliant, mais le coeur de Dèmètèr ne fut point fléchi. Et Zeus lui envoya de nouveau tous les Dieux heureux qui vivent toujours, et ceux-ci l'appelèrent les uns après les autres, et ils lui firent d'illustres et nombreux présents, et ils lui offrirent tous les honneurs qu'elle voudrait posséder parmi les Dieux immortels ; mais aucun ne put fléchir le coeur et la volonté de Dèmètèr très irritée, et elle rejeta obstinément leurs offres, et elle refusa de jamais remonter dans l'Olympos parfumé et de faire produire la terre, avant d'avoir vu de ses yeux sa fille aux beaux yeux. Et après que le retentissant Zeus qui regarde au loin eut entendu ces paroles, il envoya dans l'Erébos le Tueur d'Argos à la baguette d'or, pour exhorter Aidés par de flatteuses paroles, et pour que celui-ci laissât la chaste Perséphonéia revenir à la lumière, vers les Dieux, du fond des noires ténèbres, afin que sa mère, l'ayant vue de ses yeux, déposât sa colère.
Hermès ne refusa point d'obéir, et, laissant l'Olympos, il s'enfonça, rapide, dans les profondeurs de la terre. Et il trouva le Roi dans ses demeures, assis sur un lit avec sa femme vénérable, attristée par le regret de sa mère qui, à cause des actions intolérables des Dieux heureux, persistait dans sa ferme volonté. Et le puissant Tueur d'Argos, se tenant près d'eux, leur parla ainsi :
- Aidés aux cheveux bleus, qui commandes aux Ombres, le Père Zeus m'a ordonné de ramener l'illustre Perséphonéia de l'Erébos vers les Dieux, afin que sa mère, la voyant de ses yeux, mette fin à sa colère et à sa vengeance contre les Immortels, car elle médite un dessein terrible, et elle veut perdre la race misérable des hommes nés de la terre, en dérobant toutes les semences et en détruisant ainsi les honneurs des Immortels. Elle ressent une colère terrible, et elle ne se mêle point aux Dieux ; mais elle est assise à l'écart, en un temple parfumé, dans la ville escarpée d'Eleusis.
Il parla ainsi, et le Roi des Morts, Aidôneus, sourit en remuant ses sourcils, et il ne négligea point l'ordre du Roi Zeus, et, aussitôt, il commanda ainsi à la prudente Perséphonéia :
- Va, Perséphonè, vers ta mère au péplos bleu, emportant dans ta poitrine un coeur bienveillant, et ne t'afflige point par-dessus toutes les autres femmes. Je ne serai point un mari indigne de toi parmi les Immortels, étant le frère du Père Zeus. Mais, quand tu reviendras ici, tu domineras sur tout ce qui vit et se meut, et tu jouiras des plus grands honneurs parmi les Immortels ; et le châtiment des hommes iniques sera éternel, s'ils n'apaisent point ton esprit par des victimes, en te sacrifiant selon le rite et en te faisant de légitimes présents.
Il parla ainsi, et la prudente Perséphonéia se réjouit, et, aussitôt, elle sauta de joie. Et il lui donna, à part, des grains de grenade, douce nourriture qu'il lui fit manger à la dérobée, afin qu'elle ne restât pas toujours auprès de Dèmètèr au péplos bleu. Puis, Aidôneus, qui commande à beaucoup, lia à un char d'or ses chevaux immortels. Et Perséphonéia monta sur le char, et, auprès d'elle, le puissant Tueur d'Argos, saisissant de ses mains les rênes et le fouet, poussa les chevaux à travers les demeures, et ceux-ci ne volaient point lentement. Et ils accomplirent rapidement la longue route, et, ni la mer, ni l'eau des fleuves, ni les vallées pleines d'herbe, ni les sommets ne retardèrent l'impétuosité des chevaux immortels, car ils volaient par-dessus, fendant la nuée épaisse.
Et le conducteur arrêta le char là où était Dèmètèr à la belle couronne, devant le temple parfumé. Et dès que celle-ci eut vu, elle bondit comme une Mainas à travers la forêt touffue de la montagne. Et Perséphonéia, de son côté... au-devant de sa mère... bondit, afin de courir... mais à elle... a... - Enfant, n'as-tu rien... de nourriture ? Parle... En effet, revenant ainsi... et tu habiteras avec moi et avec le Père Kroniôn qui amasse les nuées, honorée par tous les Immortels. Mais si tu as goûté ceci, tu retourneras sous les profondeurs de la terre et tu y resteras la troisième partie de l'année, et, les deux autres parties, auprès de moi et des Immortels. Et quand la terre s'ornera de toutes les fleurs parfumées du printemps, alors tu remonteras de nouveau des épaisses ténèbres, comme un grand prodige pour les Dieux et les hommes mortels. Mais par quelle ruse le puissant Aidôneus t'a-t-il trompée ?
Et la très belle Perséphonè lui répondit :
- Certes, ma mère, je te dirai toute la vérité. Quand Hermès, très utile et messager rapide, vint envoyé par le Père Kronide et les autres Ouraniens, afin que je sortisse de l'Erébos, et que, m'ayant vue de tes yeux, tu misses fin à ta colère et à ta vengeance terrible contre les Immortels, aussitôt je sautai de joie. Mais Aidôneus me fit manger à la dérobée des grains de grenade, douce nourriture, et il me força d'en goûter. Et je te dirai, et je te raconterai entièrement, ainsi que tu le demandes, comment Aidôneus, m'ayant enlevée, m'emporta dans les profondeurs de la terre, par la volonté de mon père Kronide. Toutes, dans une molle prairie, Leukippè, Phainô, Elektrè, Ianthè, Mélitè, Iakhè, Rhodéia, Kalliroè, Mélobosis, Tykhè, Okyroc à la peau rosée, Khrysèis, Ianeira, Akastè, Admètè, Rhodopè, Ploutô, la charmante Kalypsô, Styx, Ouraniè, Galaxaurè, Pallas qui excite aux combats, et Artémis qui se réjouit de ses flèches, nous jouions et nous cueillions de nos mains des fleurs charmantes, mêlant le safran, les glaïeuls, l'hyacinthe, des boutons de rosé et des lys. Et la vaste terre produisit là, tel qu'un safran, une chose admirable, un narcisse. Et je le cueillais en me réjouissant, quand la terre s'entr'ouvrit, et le puissant Aidôneus s'en élança et il m'emporta sous terre sur son char d'or, malgré mes efforts et mes hautes clameurs. Et, bien que triste, je te dis la vérité en toutes ces choses.
Ainsi, pendant le jour, unies par les mêmes pensées, elles charmèrent tour à tour leur âme et leur coeur, s'embrassant avec tendresse. Et leur douleur s'apaisa, el elles se firent l'une à l'autre de joyeux présents. Et Hékatè aux brillantes bandelettes s'approcha d'elles, et elle fit beaucoup de caresses à la chaste fille de Dèmètèr, parce que la Reine l'avait accompagnée et suivie.
Mais le retentissant Zeus qui regarde au loin envoya Rhéiè aux beaux cheveux afin qu'elle ramenât Dèmètèr au péplos bleu parmi les tribus des Dieux. Et il promit de lui accorder tous les honneurs qu'elle souhaiterait parmi les Dieux immortels, et il lui promit aussi, par un signe de tête, que sa fille, ne restant que la troisième partie de l'année sous les ténèbres épaisses, resterait, les deux autres parties, auprès de sa mère et des autres Immortels.
Zeus ayant parlé ainsi, la Déesse ne désobéit point à ses ordres ; et, aussitôt, s'élançant des sommets de l'Olympos, elle vint dans Rarios, auparavant féconde mamelle de la terre, mais maintenant stérile, muet, privé de feuilles, et dérobant l'orge blanche par la volonté de Dèmètèr aux beaux talons. Mais elle devait bientôt fleurir de longs épis, au retour du printemps, et hérisser les gras sillons de moissons qu'on lierait en gerbes. La Déesse descendit là, d'abord, de l'Aithèr sans fin. Et toutes deux se regardèrent avec bienveillance et furent joyeuses dans leur coeur. Et Rhèiè aux brillantes bandelettes lui parla ainsi :
- Viens, enfant ! Le retentissant Zeus qui regarde au loin t'appelle afin que tu viennes vers les tribus des Dieux, et il a promis qu'il t'accorderait tous les honneurs que tu souhaiterais parmi les Dieux immortels, et il a promis aussi, par un signe de tête, que ta fille, ne restant que la troisième partie de l'année sous les ténèbres épaisses, resterait les deux autres parties auprès de toi et des autres Dieux. C'est pourquoi, viens, mon enfant, et obéis, et ne sois pas irritée immodérément contre le Kroniôn qui amasse les nuées ; mais, aussitôt, multiplie les fruits qui font vivre les hommes.
Les petits mystères Éleusien du printemps /Dulcic Odeinath 2011 (c)
Elle parla ainsi, et Dèmètèr à la belle couronne ne s'y refusa pas, et, aussitôt, elle produisit les fruits des champs fertiles. Et toute la vaste terre se hérissa de feuilles et de fleurs ; et Dèmètèr, en partant, instruisît les Rois qui rendent la justice : Triptolémos, et Dioklès dompteur de chevaux, et la force d'Eumolpos, et le chef des peuples Kéléos. Et elle les instruisit du ministère sacré, et elle les initia tous, Triptolémos, Polyxeinos, et surtout Dioklès, à ses orgies sacrées qu'il n'est permis ni de négliger, ni de sonder, ni de révéler, car le grand respect des Dieux réprime la voix. Heureux qui est instruit de ces choses parmi les hommes terrestres ! Celui qui n'est point initié aux choses sacrées et qui n'y participe point ne jouit jamais d'une semblable destinée, même mort, sous les ténèbres épaisses.
Après que la noble Déesse eut tout enseigné, elles se hâtèrent toutes deux d'aller vers l'Olympos et l'assemblée des autres Dieux. Là, elles habitent auprès de Zeus qui se réjouit de la foudre, sacrées et vénérables. Et il est très heureux celui des hommes terrestres qu'elles aiment ! Car, aussitôt, elles lui envoient afin qu'il soit toujours présent dans sa grande demeure, Ploutos qui dispense les richesses aux hommes mortels.
Et toi qui possèdes la contrée d'Eleusis parfumée, et Paros entourée des flots, et la rocheuse Antrôn, Vénérable, aux riches présents, qui amènes les saisons, Reine Dèmètèr! toi et ta fille, la très belle Perséphonéia, accordez-moi, à cause de ce chant, une vie heureuse ! Et moi, je me souviendrai de vous et des autres chants.
Traduction de Leconte de Lisle (1868)
Les mystères d'Eleusis
Textes de référence :
Walter Burkert, Homo Necans, Belles-Lettres, 2005. [pour le mythe de Déméter] Hymnes homériques, "Hymne à Déméter". Lire également l'"Hymne à Déméter" de Callimaque (Belles-Lettres également). [pour l'affaire des mystères] Plutarque, Alcibiade, 17-22. Rappelons que les membres du tribunal devant lequel Andocide prononce son discours sont initiés aus mystères d'Eleusis : § 31 du discours Sur les Mystères.